Les féériques promenades D'Ajaccio à Bonifacio
Il y a des
trajets qui n'ont pas de destination, seulement des escales. Celui qui relie
Ajaccio à Bonifacio par la mer en fait partie. Sur environ cent cinquante
kilomètres de côte sauvage, le littoral corse déroule un spectacle continu golfs profonds, falaises de granit rouge,
criques abandonnées aux hérons et aux cormorans, villages perchés que l'on
aperçoit à peine depuis le large. Naviguer sur cet axe, c'est traverser des
siècles d'histoire insulaire tout en glissant sur une eau dont la transparence
confond encore ceux qui la voient pour la première fois. Et au bout du voyage,
Bonifacio attend, imprenable sur ses falaises calcaires, comme la récompense
naturelle d'une traversée que l'on n'oublie pas. Portrait d'un itinéraire
maritime d'exception, du golfe d'Ajaccio jusqu'à la pointe sud de l'île de
Beauté.
Ajaccio, le départ royal, quand la mer commence au pied de la ville
Ajaccio ne se quitte pas sans une certaine mélancolie. La ville natale de Napoléon Bonaparte possède cette rare qualité des cités méditerranéennes qui savent conjuguer agitation urbaine et douceur marine. Le port de plaisance Charles-Ornano est une base de départ idéale pour qui souhaite entreprendre la grande promenade vers le sud. Les embarcations de toutes tailles s'y côtoient voiliers de croisière, catamarans de location, vedettes rapides pour les excursions à la journée dans une animation qui reflète l'attachement viscéral des Ajacciens à leur mer.
Avant de prendre le large, la baie d'Ajaccio mérite à elle seule une demi-journée d'exploration. Le golfe, l'un des plus beaux de France, s'étire en demi-cercle entre la presqu'île de la Parata au nord-ouest et les collines boisées de la rive opposée. Les îles Sanguinaires, ce petit archipel de granit rouge et noir posé à l'entrée du golfe, constituent la première escale naturelle de toute navigation vers le sud. Leur nom évoque les teintes sanglantes du coucher de soleil sur la roche Prosper Mérimée lui-même, de passage à Ajaccio au XIXe siècle, fut saisi par ce spectacle. Aujourd'hui encore, mouiller devant la grande Sanguinaria au crépuscule reste l'une des expériences les plus saisissantes que la côte corse puisse offrir.
La faune
marine du golfe d'Ajaccio est remarquablement préservée. Les dauphins communs y
sont des habitués, croisant régulièrement les proues des bateaux avec une
indifférence feinte qui ravit les navigateurs. Les fonds sablonneux abritent
des bancs de dorades royales et de loups, et la pratique de la pêche à la
traîne est courante chez les plaisanciers qui s'accordent une matinée en mer
avant de rejoindre une crique pour le déjeuner. Ajaccio, vue depuis la mer,
révèle aussi sa façade oubliée, les immeubles ocre et blanc, la cathédrale, les
toits de tuiles rondes une silhouette
urbaine qui rappelle davantage la Ligurie que le continent français.
Le golfe de Valinco, la grande escale sauvage
En quittant
Ajaccio vers le sud, la côte change rapidement de nature. Les collines boisées
s'effacent devant des falaises plus abruptes, les habitations se raréfient, et
le silence maritime s'installe progressivement. C'est après le cap Muro, ce
promontoire austère qui marque la frontière naturelle entre le golfe d'Ajaccio
et les eaux du Valinco, que le paysage bascule dans une sauvagerie plus
franche.
Le golfe de Valinco s'ouvre alors dans toute son ampleur, protégé au nord par la presqu'île de Campomoro et au sud par le cap Senetosa. Propriano, la petite ville portuaire lovée au fond du golfe, est une escale bienvenue après plusieurs heures de navigation. La marina accueille les plaisanciers dans de bonnes conditions, et le marché local propose une sélection de produits corses fromages, charcuteries, fruits du verger qui permettent de reconstituer les provisions à bord avec élégance.
Mais c'est
la presqu'île de Campomoro qui concentre l'essentiel de la magie du Valinco. La
tour génoise qui domine la pointe, l'une des mieux conservées du littoral
corse, se dresse comme une sentinelle au-dessus d'une mer d'huile d'un bleu
soutenu. Le mouillage devant la plage de Campomoro est l'un des plus courus de
la côte ouest, et pour cause, le site conjugue beauté du cadre, accessibilité
des fonds et relative tranquillité hors saison. Le maquis descend en pente
douce jusqu'au sable, parfumant l'air de cistes, de lentisques et de romarins
que la brise pousse jusqu'au pont des bateaux. Plus à l'ouest encore, la crique
de Tizzano, encaissée entre deux avancées rocheuses, offre un mouillage d'une
intimité absolue, accessible uniquement par mer ou par un sentier pédestre peu
fréquenté.
La côte de Sartène, entre maquis dense et rivages oubliés
Entre le cap
Senetosa et les approches de Bonifacio s'étend une portion de côte que les
guides mentionnent peu et que les navigateurs aguerris se transmettent comme un
secret. La région de Sartène, souvent qualifiée de ville la plus corse de Corse
par ceux qui l'aiment, tourne le dos à la mer
mais son littoral sauvage en est la contrepartie marine, une succession
de caps découpés, de plages de galets blonds et de criques sans nom que seule
la navigation permet de découvrir véritablement.
La plage de Roccapina, dominée par le lion de granit ce rocher sculpté par l'érosion en forme de félin couché est l'un des sites les plus photographiés du sud de l'île. Vue depuis la mer, la silhouette du lion se découpe avec une netteté saisissante contre le ciel, et la plage en contrebas, d'un sable d'une finesse exceptionnelle, invite à un mouillage prolongé. Les fonds, riches en rascasses et en seiches, récompensent les plongeurs en apnée d'une générosité rare.
Plus au sud,
la calanque de Murtoli appartient à l'un des domaines privés les plus préservés
de Corse des milliers d'hectares de
maquis intact où quelques bergeries ont été transformées en résidences de
caractère. La navigation le long de ce domaine donne un aperçu de ce que fut
peut-être l'île entière avant l'afflux touristique, une côte déserte, des
odeurs végétales intenses, le cri des balbuzards pêcheurs qui nichent sur les
rochers affleurants. C'est une Corse d'avant, intouchée, qui défile depuis le
pont comme un dernier témoin d'une nature qui résiste.
L'approche de Bonifacio, l'entrée dans la légende
Il n'existe
sans doute pas, en Méditerranée, d'approche maritime plus théâtrale que celle
de Bonifacio. La ville se laisse deviner bien avant d'être visible d'abord comme une ligne blanche sur
l'horizon, puis comme un profil de falaises calcaires qui grandissent à mesure
que le bateau s'en approche, jusqu'à ce moment de bascule où la citadelle
apparaît dans sa démesure, suspendue à cent vingt mètres au-dessus des flots.
Le détroit de Bonifacio est un passage réputé dans toute la Méditerranée de plaisance. Les courants y sont forts, les vents capricieux le libeccio, vent d'ouest particulièrement redouté des navigateurs, peut transformer ce couloir entre Corse et Sardaigne en un plan d'eau agité en quelques heures. Mais par beau temps, naviguer dans le détroit est une expérience d'une intensité rare, la Sardaigne se profile au sud à moins de douze kilomètres, et l'on a la sensation physique de se trouver à la charnière de deux mondes, deux îles, deux cultures méditerranéennes qui se font face depuis toujours sans jamais se confondre.
L'entrée
dans la calanque de Bonifacio est le clou du spectacle. Ce fjord naturel de
près d'un kilomètre, creusé dans la falaise calcaire, s'ouvre après un passage
étroit qui oblige les capitaines à ralentir et à lever les yeux. Les parois
blanches s'élèvent de part et d'autre, creusées de grottes marines dont certaines
sont accessibles en annexe ou en kayak
la grotte du Sdragonato, dont la voûte percée d'une fissure naturelle
laisse entrer la lumière en un rayon oblique, est l'une des plus
impressionnantes. Au fond de la calanque, le port s'anime dès le matin, et la
vieille ville domine l'ensemble depuis son promontoire comme un décor de cinéma
trop beau pour être réel.
Bonifacio et ses environs, naviguer encore, jusqu'aux confins
Arriver à
Bonifacio ne signifie pas nécessairement s'arrêter de naviguer. La pointe sud
de la Corse est au contraire un point de départ pour de courtes excursions vers
des sites qui comptent parmi les plus beaux de toute la Méditerranée. Les îles
Lavezzi, à une vingtaine de minutes de navigation, sont la destination
incontournable, ces îlots de granit polis par le vent et les siècles, entourés
d'une eau d'une transparence absolue, appartiennent à la réserve naturelle des
Bouches de Bonifacio et accueillent des fonds marins d'une richesse
exceptionnelle.
Les grottes marines de Bonifacio méritent également une exploration par la mer. La grotte du Veau Marin, la grotte du Sdragonato, les arches naturelles qui trouent la base des falaises à l'ouest de la citadelle autant de formations géologiques que la navigation lente et attentive révèle dans toute leur complexité. Les excursions en bateau semi-rigide au départ du port de Bonifacio permettent de s'y approcher au plus près, glissant sous les voûtes calcaires dans un silence ponctué du goutte-à-goutte de l'eau et du cri lointain des goélands d'Audouin, espèce protégée qui niche sur les falaises.
La plage de
l'Arinella, accessible uniquement par mer ou par un long sentier depuis la
ville haute, est une parenthèse de douceur à quelques encablures de l'agitation
portuaire. Son sable blond, sa mer peu profonde et sa vue directe sur les
falaises en font une escale de prédilection pour les familles et les
plaisanciers en quête d'une coupure tranquille après l'intensité visuelle de la
traversée. Le soir, de retour au port de plaisance, les terrasses du quai
Jérôme Comparetti distillent une lumière dorée et une odeur de grillades qui
résument, à eux seuls, tout ce que Bonifacio a de généreux et de méditerranéen.
Les îles Lavezzi, l'archipel suspendu entre deux mers
À mi-chemin
entre la Corse et la Sardaigne, là où le détroit de Bonifacio resserre ses eaux
entre deux rives qui se défient depuis des millénaires, les îles Lavezzi
surgissent comme une apparition. Ces îlots de granit rose, polis par le vent et
les embruns jusqu'à prendre des formes presque organiques, n'appartiennent à
aucune logique terrestre ordinaire. Ils sont le résultat de millions d'années
de patiente sculpture marine et le
résultat est, disons-le simplement, stupéfiant.
Intégrées à la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio, les Lavezzi bénéficient d'une protection stricte qui a préservé l'intégrité remarquable de leurs fonds marins. L'eau y atteint des nuances que même les photographes professionnels peinent à restituer fidèlement, turquoise intense au-dessus des herbiers de posidonie, bleu nuit dans les fosses, vert d'eau translucide dans les criques peu profondes où le sable blanc réfléchit la lumière du soleil jusqu'à la surface. Plonger ici en apnée, c'est entrer dans un aquarium à ciel ouvert habité par les mérous, les girelles, les sars et les murènes qui glissent entre les rochers sans manifester la moindre méfiance.
La plage de
Cala di l'Achiarina est l'une des plus belles de l'archipel, protégée par un
demi-cercle de rochers granitiques qui brise la houle et crée un lagon d'une quiétude
absolue. On y accède uniquement par mer, depuis Bonifacio ou depuis un
mouillage sur bouée le mouillage sur
ancre étant interdit afin de préserver les herbiers. Cette contrainte, loin
d'être une gêne, est le garant d'un site maintenu dans un état d'exception.
Les Lavezzi
portent aussi une mémoire douloureuse. En février 1855, la frégate militaire
française La Sémillante s'y fracassa par nuit de tempête, emportant près de
sept cents hommes dans les profondeurs. Un cimetière marin sobre et émouvant, posé
sur l'île principale, perpétue ce souvenir. Se recueillir devant ces stèles
blanches dans le vent du détroit, après une matinée de snorkeling dans une eau
d'une transparence irréelle, donne à la visite une profondeur inattendue. Les
Lavezzi ne sont pas seulement un lieu de beauté
elles sont un lieu de mémoire, et cette dualité les rend uniques sur
toute la façade méditerranéenne.
La Maddalena, l'archipel sarde à portée de cap
À moins de
douze kilomètres des falaises de Bonifacio, la côte nord de la Sardaigne se
profile avec une netteté qui, par temps clair, surprend toujours les premiers
navigateurs. Et dans cet espace de mer resserrée entre deux îles majeures,
l'archipel de La Maddalena s'impose comme une escale naturelle pour qui
prolonge sa promenade en mer au-delà des frontières corses. La traversée depuis
Bonifacio ne prend qu'une petite heure
le temps de regarder les falaises s'éloigner et une autre côte se
dessiner, différente mais tout aussi saisissante.
L'archipel
de La Maddalena regroupe une dizaine d'îles et d'îlots dont la géologie
granitique rappelle étrangement celle des Lavezzi, mêmes rochers arrondis par
l'érosion, même eau d'une limpidité absolue, même végétation rase et parfumée
résistant aux assauts du vent. La ville de La Maddalena, sur l'île principale,
possède le charme des ports militaires reconvertis ses ruelles colorées, sa piazza Umberto
animée de terrasses et ses boutiques de produits sardes invitent à une escale à
quai le temps d'un déjeuner.
Mais c'est
l'île de Spargi qui concentre la réputation internationale de l'archipel. Sa
plage de Cala Corsara dont le nom même
évoque les liens historiques entre les deux îles voisines est régulièrement citée parmi les plus belles
plages de toute la Méditerranée. Le sable y est d'une blancheur de calcaire,
l'eau d'un bleu outremer que le fond clair transforme en émeraude à mesure que
l'on s'approche du rivage. Mouiller devant Cala Corsara au petit matin, avant
l'arrivée des navettes touristiques en provenance de la côte sarde, est un privilège
que seuls les plaisanciers partis tôt de Bonifacio peuvent s'accorder.
L'archipel
de La Maddalena fut longtemps une base de l'OTAN avant d'être reclassé en parc
national marin en 1996 l'un des premiers
d'Italie. Cette reconversion a permis de préserver des fonds d'une richesse
exceptionnelle, notamment autour des îles de Budelli, Santa Maria et Razzoli,
que les navigateurs expérimentés rejoignent pour une journée d'exploration en
annexe. Naviguer entre Bonifacio et La Maddalena, c'est finalement faire
l'expérience concrète de ce que la Méditerranée a de plus généreux, deux
cultures insulaires distinctes, séparées par quelques milles de mer et reliées
par une même lumière, un même amour du large et une beauté littorale qui ne
demande qu'à être parcourue.
D'Ajaccio à Bonifacio, la mer corse n'est pas un simple décor c'est le territoire lui-même, vivant, changeant, habité d'une histoire et d'une nature que la route ne peut pas restituer. Naviguer sur cet axe, c'est lire l'île dans sa version la plus sincère, celle des caps battus par le libeccio, des criques sans nom que le maquis surplombe, des falaises blanches de Bonifacio qui ferment l'horizon avec une majesté sans équivalent. L'itinéraire ne se fait pas en une journée et c'est tant mieux. Il se mérite, se savoure, s'étire sur plusieurs escales et autant de levers de soleil en mer. La Corse vue depuis son littoral est une invitation permanente à ralentir, à regarder, à ressentir ce que les mots peinent parfois à nommer. Il suffit de larguer les amarres.








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